| traduit par Héguin de Guerle, Oeuvres complètes de
Cicéron (Paris: C. L. F. Panckoucke, 1831)
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1 S'il est en moi,
Romains, quelque talent1, dont je sens d'ailleurs
toute la faiblesse ; si j'ai quelque habitude de la parole, qui, je ne le cache
point, a fait l'objet constant de mon application ; si je dois, enfin, quelques
succès oratoires à la culture des beaux-arts, qui fut dans tous les temps le
plus doux charme de mes veilles, c'est à A. Licinius2 surtout qu'il
appartient d'en recueillir le fruit. En effet, aussi loin que mon esprit peut
fouiller le temps qui n'est plus, et remonter de lustre en lustre aux premiers
jours de mon enfance, je vois Licinius, guidant mes premiers pas, m'introduire
et me diriger dans la carrière des lettres. Or, si ma voix, formée par ses
préceptes et soutenue par ses conseils, fut quelquefois utile aux opprimés,
celui dont les leçons m'apprirent à défendre, à sauver les autres, ne doit-il
pas lui-même trouver en moi, autant que le comportent mes moyens, et son refuge
et son salut ?
2 On s'étonnera peut-être de m'entendre parler ainsi d'un homme dont les
compositions diffèrent de mes travaux, et dont la profession n'est pas celle
d'orateur. Mais moi-même, je n'ai pas fait de l'éloquence l'unique objet de mes
études : ne sait-on pas que toutes les sciences se tiennent par la main, et ne
forment pour ainsi dire qu'une même famille ?
3 Toutefois,
dans une question d'état, dans une cause de droit public,
portée devant un préteur romain si digne du choix du peuple, devant des juges
graves et sévères, en présence d'une assemblée nombreuse et choisie, je
craindrais de sembler étrange en usant d'un langage peu conforme au style
judiciaire, aux coutumes du barreau. J'ose donc, en cette occurrence, vous
demander une grâce que la condition de l'accusé réclame, et dont, j'aime à le
croire, vous n'aurez point lieu de vous repentir vous-mêmes. Souffrez que,
plaidant pour un poète célèbre, pour un savant illustre, au milieu de tant
d'amis des arts, au sein de tant de lumières réunies, sous les auspices enfin
du magistrat éclairé qui préside à vos décisions, je puisse m'étendre avec un
peu de liberté sur les bienfaits des Muses ; et, par égard pour celui que je
représente, pour un homme que ses loisirs studieux ont toujours éloigné du
tumulte des affaires et des orages de la tribune, permettez-moi d'emprunter une
forme d'élocution nouvelle en quelque sorte, et comme étrangère en ce lieu.
4 Si vous m'accordez cette faveur, j'espère vous persuader, Romains, que non
seulement Archias, citoyen en vertu des lois, ne peut être retranché du nombre
des citoyens, mais qu'il faudrait même, s'il ne l'était point, l'admettre à cet
honneur3.
A peine
Archias était sorti de l'enfance et de ces études qui servent
ordinairement au jeune âge d'introduction aux belles-lettres, qu'il s'essaya
dans l'art d'écrire. Antioche4 vit ses premiers succès. Né dans cette ville,
de parents nobles ; dans cette ville, de tout temps célèbre et florissante,
toujours féconde en savants, toujours amie des beaux arts, il eut de bonne
heure la gloire d'éclipser ses rivaux par l'éclat de ses talents. Bientôt les
autres contrées de l'Asie et de la Grèce tout entière se disputèrent l'honneur
de le posséder dans leur sein : la haute idée qu'on avait de son génie le
cédait encore à l'impatience où l'on était de son arrivée, et cette impatience,
au plaisir de le recevoir et de l'admirer lui-même.
5 Alors florissaient dans toute l'Italie les sciences et les arts de la
Grèce : l'étude en était cultivée d'un bout du Latium à l'autre avec plus
d'ardeur qu'aujourd'hui ; et Rome, à l'ombre de la paix dont jouissait
l'empire, ne les négligeait pas5. Aussi, Tarente, Rhèges et Naples,
s'empressèrent d'accorder à Licinius, avec le droit de cité, tous les
privilèges qui en dépendent ; et quiconque savait apprécier les talents, se
crut heureux de l'avoir pour hôte et pour ami.
Précédé d'une si brillante réputation, et connu même où jamais il n'avait
paru, il vint à Rome sous le consulat de Marius et de Catulus. Ces deux
magistrats suprêmes purent offrir à sa plume, l'un de grands exploits à
célébrer, l'autre de belles actions relevées par tous les agréments de l'esprit
et du goût. A peine arrivé, les Lucullus l'accueillirent ; quoiqu'il portât
encore la robe prétexte, leur maison devint la sienne ; et, ce qui fait l'éloge
non seulement de son esprit et de son savoir, mais encore de son coeur et de
ses vertus, c'est que la maison qui la première a reçu sa jeunesse, est encore
celle où sa vieillesse trouve plus de bienveillance.
6 A cette époque, il était goûté de Metellus Numidicus et de Pius son fils ;
M. Émilius se faisait gloire d'écouter ses leçons ; il vivait familièrement
avec les deux Catulus, le père et le fils ; Crassus5+ cultivait son amitié.
En un mot, lié de la plus étroite intimité avec les Lucullus, les Octaves, les
Drusus, les Catons, et la famille entière des Hortensius6, il jouissait
d'une telle considération, que chacun le recherchait, soit pour profiter de ses
lumières et de ses entretiens, soit pour paraître en profiter.
Longtemps après, Archias suivit Lucullus en Sicile7, et, l'accompagnant à
son retour de cette province, il passa par Héraclée8. Comme cette ville, vu
ses privilèges, tenait le premier rang parmi les villes fédérées, il désira de
s'y voir inscrit au nombre des citoyens. Ce fut sans peine qu'il obtint cette
faveur, car les habitants connaissaient et son mérite personnel et l'amitié
dont l'honorait Lucullus.
7 Bientôt fut portée la loi de Silvanus et de Carbon9, qui accordait le
droit de cité : Si l'on était inscrit dans une des
villes fédérées ; si l'on avait, à l'époque de la publication de la loi, son
domicile en Italie ; si l'on faisait sa déclaration devant le préteur, dans le
délai de soixante jours. Archias, qui avait son domicile à Rome depuis
plusieurs années, fit sa déclaration devant le préteur Q. Metellus10, son
intime ami.
8 S'il n'est
ici question que du droit de cité et de la loi qui l'accorde,
je n'ai plus rien à dire : la cause est plaidée.
En effet, lequel de ces points, Gratius, peut-on infirmer ? Nierez-vous
qu'Archias fût alors inscrit à Héraclée ? Voici Lucullus qui l'affirme ;
Lucullus, personnage d'une haute considération, d'une vertu sévère et d'une
probité religieuse. Il ne dit pas : je crois, j'ai ouï dire, j'étais présent ;
mais je sais, j'ai vu, j'ai agi moi-même. Voici des hommes distingués, les
députés d'Héraclée même : venus pour déposer dans cette cause, et munis
d'instructions authentiques, ils certifient qu'Archias est inscrit au nombre de
leurs citoyens.
Vous nous sommez de produire les registres d'Héraclée ; mais nous savons
tous que, durant la guerre italique, ces registres ont été brûlés dans
l'incendie des archives. Il est ridicule, lorsqu'on ne répond rien aux preuves
que nous fournissons, d'en demander que nous ne pouvons fournir ; de négliger
les dépositions verbales pour exiger des dépositions écrites ; et, quand vous
avez la garantie d'un Romain illustre, le serment et la foi d'un municipe
irréprochable, de rejeter ces témoignages que rien ne peut altérer, pour
réclamer des registres qui, de votre aveu même, sont falsifiés tous les jours.
9 Mais peut-être Archias n'avait pas son domicile à Rome ; lui qui, tant
d'années avant la loi, avait transporté dans nos murs le siège de ses affaires
et de sa fortune ? Il a donc omis de faire sa déclaration ? Bien loin de là :
elle fut inscrite sur les seuls registres et devant les seuls préteurs de ce
temps qui soient encore dépositaires de la confiance publique. En effet, on
accusait Appius11 de négligence dans la tenue de ses registres ; la légèreté
de Gabinius12 avant sa disgrâce, le désordre de ses affaires après sa
condamnation, ôtait aux siens tout crédit : le seul Metellus, plein de religion
et de modestie, poussa l'exactitude jusqu'au scrupule ; on le vit même en
référer au préteur L. Lentulus, ainsi qu'à ses assesseurs, pour une simple
rature qui se trouvait sur un nom, et qui lui causait, disait-il, de
l'inquiétude. Ainsi,
dans ces registres, pas l'ombre d'une rature sur le nom d'Archias.
10 Après cela, douterez-vous de ses droits, surtout lorsqu'il est encore inscrit
dans d'autres villes qu'Héraclée ? En effet, si tant d'hommes d'un mérite
médiocre, sans profession ou d'une profession peu honorable, obtenaient sans
peine dans la Grèce le titre de citoyens ; si Rhegium, Locres, Naples ou
Tarente, le prodiguaient souvent à des comédiens, croirai-je que ces villes
aient pu le refuser aux voeux d'un poète illustré par son génie ? Quoi ! mille
autres, non seulement depuis la loi de Silvanus13, mais même depuis la loi
Papia14, se sont glissés, on ne sait comment, dans les registres de nos
villes municipales, et Archias, pour avoir négligé de faire valoir son
inscription dans ces mêmes villes, pour s'être contenté du titre de citoyen
d'Héraclée, sera privé de ses droits.
11 Vous réclamez les registres du cens. On ignore apparemment que, sous les
derniers censeurs, Archias était à l'armée, auprès de Lucullus, cet illustre
général ; que, sous les précédents, il était encore avec Lucullus, pendant sa
questure en Asie ; et que, sous les premiers censeurs depuis son admission,
Julius et Crassus, il n'y eut point de dénombrement. Au surplus, le
dénombrement n'établit point le droit de cité ; il indique seulement que la
personne inscrite s'est regardée dès lors comme citoyen. Or, dès ce temps où
vous prétendez qu'Archias lui-même ne prenait pas la qualité de citoyen romain,
il a fait plusieurs fois son testament15 selon nos lois ; il a recueilli
divers héritages de citoyens romains ; et Lucullus, pendant sa préture et son
consulat, lui a assigné des gratifications sur le trésor public.
12 Cherchez
ailleurs des arguments, si vous pouvez : ni la conduite d'Archias, ni celle de
ses amis, ne sauraient vous en fournir. Vous me
demanderez, Gratius, pourquoi Archias m'inspire un si tendre
intérêt ? C'est que je trouve dans ses ouvrages de quoi délasser mon esprit
fatigué du tumulte des affaires, de quoi reposer mes oreilles importunées des
clameurs du barreau. Pensez-vous que nous pussions suffire à cette variété
perpétuelle de discussions qui se renouvellent tous les jours à la tribune, si
notre esprit n'était cultivé par l'étude, ou qu'il nous fût possible de
supporter une application si constante, si nous ne trouvions dans l'instruction
un agréable délassement ? Pour moi, j'avoue que les lettres font le charme de
mes loisirs. Ceux-là peuvent en rougir, qui s'ensevelissent dans les livres au
point de n'en tirer aucun avantage ni pour l'utilité commune ni pour leur
propre gloire. Mais en rougirai-je, Romains, moi qui, depuis tant d'années, me
dévoue aux intérêts d'autrui avec un zèle que n'a point arrêté le soin de ma
fortune ou de mon repos, que le plaisir n'a pu distraire, que n'a pu ralentir
le besoin même du soleil ?
13 Qui pourrait donc me blâmer, qui pourrait se
plaindre avec justice, si le temps que les uns accordent à leurs affaires, à la
célébration des fêtes et des jeux, aux distractions de toute espèce, même au
repos légitime de l'esprit et du corps ; si ce temps que les autres donnent
souvent aux longs festins, aux dés, à la paume, je le consacre, moi, à la
culture des sciences ? Ce goût m'est d'autant plus pardonnable, que l'étude
sert à fortifier le talent même de la parole, ce talent, médiocre en moi
peut-être, mais qui ne m'a jamais manqué dans le péril de mes amis.
En supposant qu'on attache peu de prix à ces avantages, en voici du moins
d'une importance incontestable, et je sais dans quelle source je les puise.
14 En
effet, si les préceptes de la morale et l'étude des belles-lettres ne m'eussent
appris dès ma jeunesse que les seuls biens à désirer dans la vie sont la gloire
et la vertu ; que, pour les acquérir, il faut savoir braver tous les tourments,
tous les dangers de l'exil, toutes les horreurs de la mort, me serais-je jamais
exposé, pour votre salut, à tant de persécutions cruelles, et aux attaques
journalières des hommes les plus dépravés ? Mais tous les livres, toutes les
maximes des sages, toute l'antiquité, nous offrent une foule de nobles exemples
qui seraient ensevelis dans les ténèbres, si le flambeau de la littérature ne
leur prêtait sa lumière. Combien de portraits des grands hommes les écrivains
grecs et latins ne nous ont-ils pas laissés dans leurs ouvrages, moins pour les
proposer à notre curiosité qu'à notre émulation ! Quant à moi, dans
l'administration de la république, je les avais sans cesse sous les yeux, et la
seule idée de ces illustres personnages élevait mon esprit et fortifiait mon
âme.
15 Quoi !
dira-t-on, ces grands hommes eux-mêmes, dont les lettres ont
consacré les vertus, s'étaient-ils formés à l'école des sciences, dont vous
faites un si pompeux éloge ? Il serait difficile de l'assurer de tous ; voici
pourtant ce que je puis répondre, sans crainte de me tromper. On a vu
quelquefois, j'en conviens, des hommes d'une trempe privilégiée, d'une force
d'âme peu commune, qui, sans étude, mais doués d'un naturel presque divin, sont
devenus par eux-mêmes des modèles de sagesse et de justice. J'ajoute même que
la nature sans instruction a plus souvent conduit à la gloire et à la vertu que
l'instruction sans la nature ; mais je soutiens en même temps que le naturel le
plus heureux et le plus riche de son propre fonds se perfectionne et s'enrichit
encore par l'étude, et qu'il résulte presque toujours de leur concours mutuel
je ne sais quoi d'extraordinaire et de parfait.
16 Tel on vit, du temps de nos
pères, l'immortel Scipion16 ; tels furent les Lélius, les Furius, ces rares
exemples de modération et de sagesse ; tel fut le vieux Caton, ce personnage si
ferme et le plus savant de son siècle. Sans doute, s'ils n'avaient trouvé, pour
la connaissance et la pratique de la vertu, aucun secours dans les lettres,
jamais ils ne se fussent appliqués à leur culture. Quand on fermerait les yeux sur l'évidence de leur utilité, quand on ne
chercherait dans la culture des lettres qu'un simple délassement, où trouver,
je vous prie, une distraction plus noble et plus honnête ? Les autres plaisirs
ne sont ni de tous les temps, ni de tous les âges, ni de tous les lieux ; mais
les lettres servent d'aliment à l'adolescence et d'amusement à la vieillesse ;
les lettres embellissent nos jours prospères, et nous offrent dans le malheur
un refuge, une consolation : charme du cabinet, elles ne gênent point au
dehors ; elles veillent avec nous, elles nous accompagnent dans nos voyages,
elles nous suivent encore aux champs17.
17 Nous
fût-il impossible de les cultiver et de les goûter par
nous-mêmes, nous devrions encore les admirer, même en les voyant chez les
autres. Qui de nous, quelque grossier, quelque insensible qu'on le suppose, n'a
pas été touché dernièrement de la perte de Roscius18 ? Quoique la mort l'ait
atteint dans un âge avancé, tel était l'agrément et la perfection de son art,
qu'il nous semblait que jamais il n'eût dû mourir. Ainsi donc un acteur, par
les grâces de son jeu et la souplesse de ses organes, s'était gagné dans Rome
tous les coeurs ; et nous, ces mouvements de l'âme qui tiennent du prodige, ces
sublimes élans de la pensée, nous les verrions sans intérêt !
18 Combien de fois
n'ai-je pas entendu Archias ( car je veux, Romains, profiter de votre
bienveillance, puisque vous daignez accorder une attention favorable à ce
plaidoyer d'un nouveau genre ), combien de fois ne l'ai-je pas entendu, sans
qu'il eût pris la plume, dans un entretien quelconque, sur un sujet offert par
le hasard, improviser sans effort19 de longues tirades d'excellents vers !
combien de fois, prié de les redire, se plut-il à les rendre avec de nouveaux
tours et des pensées nouvelles ! Quant aux ouvrages qu'il a pu soigner et mûrir
par la méditation, qui ne sait l'estime dont ils jouissent ? On n'a pas craint
de les comparer aux chefs-d'oeuvre des anciens. Et je ne chérirais pas un tel
homme ! je ne l'admirerais pas ! je ne mettrais pas tous mes soins à le
défendre ! Les esprits les plus sages et les plus éclairés ont reconnu que les autres
talents s'acquièrent par l'étude, les préceptes et l'exercice de l'art ; mais
que le poète doit tout à la nature, qu'il s'élève par les seules forces de son
génie, et qu'il est comme inspiré par un souffle divin. Aussi notre Ennius,
dans son enthousiasme, appelle-t-il sacré les poètes, parce que les dieux, en
leur accordant ce don, ce privilège céleste, semblent les recommander aux
hommages des mortels.
19 Honorez donc, Romains, vous, le plus civilisé des
peuples, honorez d'un pieux respect ce titre de poète, que jamais n'ont méconnu
les nations les plus barbares. Les rochers et les déserts répondent au chant
des poètes ; on a vu les animaux les plus farouches, fléchis aux doux accords
de l'harmonie, s'arrêter sans colère : et nous, policés par l'étude des
lettres, nous serions insensibles au charme des beaux vers ! Colophon s'attribue la gloire d'avoir vu naître Homère, Chio la
revendique, Salamine la réclame, Smyrne s'en empare à son tour, et lui a même
élevé un temple dans ses murs : d'autres villes encore se disputent l'honneur
d'avoir été son berceau. Quoi donc ! un étranger, longtemps même après son
trépas, un étranger, parce qu'il fut poète, rend vingt peuples jaloux de
l'avoir pour concitoyen, et Archias, qui vit au milieu de nous, Archias, qui
veut nous appartenir, et qui nous appartient par les lois, nous le rejetterions
de notre sein ! surtout quand il a consacré de tous temps et ses veilles et son
génie à célébrer les triomphes et la gloire des Romains ! Jeune encore, il chanta la défaite des Cimbres ; et Marius lui-même, dont la
rudesse semblait inaccessible à la poésie, l'entendait avec plaisir.
20 Est-il en
effet un homme assez ennemi des Muses, pour se plaindre que leurs accents aient
éternisé le souvenir de ses travaux ? On demandait un jour à Thémistocle, cet
Athénien célèbre, quelle musique ou quelle voix il entendrait le plus
volontiers : Celle, dit-il, qui chanterait le mieux mes exploits. C'est ce
même sentiment qui rendit Plotius20 cher à Marius : ce guerrier pensait que
le génie de Plotius pouvait immortaliser ses hauts faits.
21 La guerre de Mithridate, guerre si longue, si difficile, et dont les
événements ont été si variés, tant sur terre que sur mer, Archias l'a décrite
en entier ; et cet ouvrage, en illustrant la valeur et les victoires de
Lucullus, illustra aussi le nom du peuple romain ; car c'est le peuple romain
qui, sous le commandement de Lucullus, s'est ouvert un passage dans le Pont, à
travers ces contrées que la puissance de leurs monarques et la nature même des
lieux rendaient jadis inaccessibles. C'est l'armée du peuple romain qui, sous
la conduite du même général, a détruit, quoique très inférieure en nombre, les
troupes innombrables venues de l'Arménie. C'est encore au peuple romain
qu'appartient l'honneur d'avoir, par la prudence du même chef, arraché Cyzique
aux fureurs d'un roi menaçant, aux horreurs d'une guerre cruelle, et d'avoir
conservé cette ville, notre fidèle alliée. C'est notre gloire qu'on vantera
sans cesse, en se rappelant ce combat mémorable où Lucullus tua tous les
généraux ennemis, coula à fond leur flotte, et rendit Tenedos témoin d'une
victoire incroyable. Ce sont nos trophées, nos monuments, nos triomphes ; et le
génie qui les exalte, célèbre en même temps la renommée du peuple romain.
22 Notre Ennius fut cher au premier Scipion l'Africain ; on croit même que la
statue de marbre placée sur le tombeau des Scipions21 est celle de ce poète.
Or, l'éclat répandu par ses vers sur les hommes qu'il a chantés, ne
rejaillit-il pas sur le nom du peuple romain ? Caton22, le bisaïeul de celui
que nous connaissons, s'y trouve élevé jusqu'aux cieux : l'éloge d'un tel
personnage ajoute un nouveau lustre à la grandeur de Rome. Eh ! comment louer
tous ces guerriers fameux, les Maximus, les Marcellus, les Fulvius23, sans
nous associer tous, en quelque sorte, à leurs louanges. Aussi leur panégyriste,
un habitant de Rudia24, fut-il honoré par nos ancêtres du titre de leur
concitoyen. Et quand Archias est inscrit dans Héraclée, quand plusieurs villes
se le disputent, quand nos lois l'ont adopté, nous aurions l'injustice de le
rayer de nos registres !
23
Dira-t-on que les muses grecques sont moins propres que les muses latines
à célébrer les héros ? Ce serait une étrange erreur. La langue des Grecs est
entendue de presque tous les peuples, celle des Latins est confinée dans
l'Italie, et son domaine est fort étroit. Mais puisque nos conquêtes n'ont de
bornes que celles de l'univers, nous devons désirer que tous les lieux où nos
armes sont parvenues retentissent des chants qui publient notre gloire. Si la louange a des charmes pour le peuple dont elle consacre les hauts
faits, elle est surtout, pour les guerriers épris d'une gloire périlleuse, un
puissant aiguillon au milieu des fatigues et des dangers25.
24 Que d'écrivains
de ses exploits n'avait pas, dit-on, à sa suite ce magnanime Alexandre ! Arrivé
cependant au promontoire de Sigée, près du tombeau d'Achille, il s'arrête, il
s'écrie : « O trop heureux guerrier ! ta valeur a trouvé pour chantre un
Homère ! » Certes Alexandre disait vrai ; car, sans cette immortelle Iliade, le
tombeau qui couvrait la cendre d'Achille eût enseveli sa mémoire. Et notre
grand Pompée, dont le bonheur égala le courage, n'a-t-il pas honoré l'historien
de ses victoires, dans Théophane de Mitylène26 ? ne l'a-t-il pas décoré, en
présence des légions, du titre de citoyen romain ? et nos braves soldats,
malgré la rudesse des camps, sensibles à l'attrait de la gloire, comme s'ils
avaient partagé celle de leur général, n'ont-ils pas répondu à cet hommage
solennel par des applaudissements unanimes ?
25 Croirai-je maintenant qu'Archias, s'il ne devait pas à nos lois le titre de
citoyen, eût manqué de le devoir à quelqu'un de nos généraux ? Sylla, qui en
gratifiait des Espagnols et des Gaulois, l'aurait-il refusé aux sollicitations
d'Archias ? Sylla, que nous avons vu, dans une assemblée publique, accueillir
la requête d'un poète insipide, récompenser de méchants distiques dont tout le
mérite était la mesure, et donner pour prix à l'auteur quelques objets alors en
vente, en lui disant : N'écrivez plus ! Celui près de qui l'intention même
d'un mauvais poète paraissait digne de quelque reconnaissance, aurait-il
dédaigné le talent d'Archias, et sa verve, et sa fécondité ?
26 Quoi ! Licinius
n'aurait pu, soit par lui-même, soit par les Lucullus, obtenir de Metellus
Pius, son ami particulier, une faveur que tant d'autres en obtenaient, surtout
quand Metellus, jaloux plus que personne d'entendre vanter ses exploits,
prêtait l'oreille même aux poètes de Cordoue, et, malgré l'enflure et
l'étrangeté de leur style27, les écoutait avec plaisir ? Car pourquoi dissimuler un sentiment généreux qui éclate en nous malgré
nous ? osons plutôt nous en faire honneur. Il n'est point d'homme insensible
aux attraits de la louange, et les coeurs les plus nobles sont ceux que la
gloire domine davantage. Ces philosophes eux-mêmes, dont les livres enseignent
à mépriser la gloire, mettent leurs noms à leurs écrits28 ; même en
affichant le dédain des distinctions et de la célébrité, ils prétendent se
distinguer et se rendre célèbres.
27 Decimus Brutus29, grand homme et grand
capitaine, voulut que les vers d'Attius30, son ami, décorassent le
frontispice des temples et des monuments élevés par ses ordres. Et ce Fulvius,
qui, dans la guerre des Étoliens, s'était fait accompagner d'Ennius, ne
s'empressa-t-il pas de consacrer aux Muses les dépouilles de Mars ? Ainsi, dans
une ville où les généraux honorent, pour ainsi dire sous les armes, le nom de
poète et le culte des Muses, il ne doit pas être permis de refuser leur hommage
aux Muses et leur protection aux poètes.
28 Mais,
afin de vous y mieux disposer, je vais m'ouvrir à vous, Romains,
et vous avouer l'amour trop vif peut-être, mais légitime du moins, que je
ressens pour la gloire31. Ce que j'ai fait pendant mon consulat, ce que j'ai
fait, de concert avec vous, pour la sûreté de Rome et de l'empire, pour la
conservation des citoyens, pour le salut de toute la république, Archias a
voulu que ses vers en consacrassent la mémoire, et son poéme est commencé :
l'ébauche m'en a plu, et je n'a pu voir ce qu'elle promet de grand et de
flatteur, sans inviter le poète à finir son ouvrage ; car la plus belle
récompense qui puisse dédommager la vertu de ses travaux et de ses périls,
c'est la gloire et la renommée. Sans ce mobile, Romains, pourquoi l'homme
irait-il, dans le cours déjà si borné d'une vie fugitive, se consumer encore de
mille fatigues inutiles ?
29 Certes, si l'esprit ne pressentait rien dans l'avenir, si le cercle étroit
qui circonscrit notre existence bornait aussi l'essor de nos pensées, on ne
nous verrait pas nous imposer des chaînes si pesantes, nous épuiser par tant de
soins et tant de veilles, nous exposer si souvent à la mort même. Mais il vit
dans tous les coeurs généreux ce sentiment vainqueur, qui nuit et jour les
anime de l'aiguillon de la gloire, et les avertit de ne point limiter aux
courts instants de la vie le souvenir de leur nom, mais de l'égaler à la durée
de tous les siècles.
30 Eh ! serions-nous donc assez aveugles, nous qui, par zèle du bien public,
nous dévouons chaque jour à de nouveaux sacrifices, à des dangers nouveaux ;
serions-nous, dis-je, assez aveugles pour consentir à traîner sans fin des
jours sans calme et sans repos, si nous étions persuadés que tout doit mourir
avec nous ? Quoi ! lorsque tant de grands hommes32 ont pris soin de laisser
après eux l'empreinte, non de leur âme, mais de leur figure, dans des statues
et des tableaux, ne devons-nous pas être bien plus jaloux encore de laisser à
la postérité l'image de nos pensées et de nos vertus fidèlement tracée dans
l'oeuvre du génie33 ? Pour moi, dans tout le cours de mes actions, je me
figurais en quelque sorte les répandre et les disséminer dans la mémoire des
âges comme une semence de gloire et d'immortalité34. Mais, soit qu'après ma
mort je sois insensible à la renommée, ou que, comme l'ont pensé les plus sages
des philosophes, quelque partie de moi-même puisse en jouir encore, c'est du
moins une satisfaction que dès aujourd'hui j'aime à goûter en espérance.
31 Ainsi,
Romains, conservez un homme à qui ses moeurs honnêtes, vous le
savez, ont valu des amis illustres, des amis constants ; un homme que ses
talents supérieurs, vous le savez encore, ont fait rechercher par les plus
beaux génies ; un homme enfin dont la cause offre pour garantir le bienfait de
la loi, le témoignage de Lucullus, l'autorité de toute une ville, les registres
de Metellus. Et maintenant, si, dans une affaire de cette importance, il est
permis de joindre à la recommandation des hommes la recommandation des dieux,
daignez songer qu'Archias vous a toujours célébrés, vous, et vos généraux, et
la gloire du peuple romain ; qu'il promet encore d'immortaliser par ses vers
votre prudence dans nos derniers périls domestiques ; qu'il est enfin du nombre
de ces chantres inspirés dont la personne fut toujours sacrée dans l'opinion de
tous les peuples. Ouvrez-lui, je vous en conjure, l'asile de votre justice, et
qu'il ait plutôt à s'enorgueillir de vos bontés qu'à se plaindre de votre
rigueur.
32 Romains, ce que j'ai, selon ma coutume, dit simplement et en peu de mots sur
le fond même de la cause, aura, j'ose m'en flatter, votre approbation unanime.
Mais, quoique étranger soit au ton du barreau, soit aux formes judiciaires,
l'éloge que j'ai fait et d'un poète en particulier et de la poésie en général,
ne laissera pas, je l'espère, de trouver grâce à vos yeux. Quant au magistrat
éclairé35 qui préside à ce jugement, je suis sûr de son indulgence.
NOTES :
1 Quelque talent. On est convenu depuis longtemps que la symétrie de
cette première période ne peut être rendue avec grâce en français. Patru,
suivant Ménage ( Menagiana, t. III, p. 37 ), mit quatre ans à la traduire :
il put y songer encore pendant les quarante ans qui s'écoulèrent entre ses deux
traductions de ce discours ; et il oublia dans toutes deux, quod sentio quam
sit exiguum. ( Note de M. LE CLERC. )
Cicéron avait une timidité naturelle pour parler en public, qu'il ne put
vaincre au comble de sa réputation. De là ce style périodique, ces phrases
longues où la pensée ne s'explique qu'avec réserve, surtout au commencement de
ses harangues, même de celles où il ne pouvait être compromis. ( Voyez
l'exorde de la défense d'Archias. ) Cicéron avait le soin de rasseoir ses
sens avant de commencer : aussi se rendait-il, soit au barreau, soit à la
tribune, de très bonne heure. ( Note de M. GUEROULT. )
2 A. Licinius. Ce n'est donc pas sans intention que, dès son début,
Cicéron donne à Archias son nom de citoyen romain.
3 S'il ne l'était point, l'admettre à cet honneur. Le père Brumoi, dans
son discours sur Aristophane et sur la comédie grecque, fait un rapprochement
assez curieux avec cette partie de l'argumentation de Cicéron en faveur
d'Archias. « Attaqué comme celui-ci sur sa qualité de citoyen, Aristophane
n'en fut pas moins déclaré citoyen d'Athènes, dit Brumoi, malgré ses ennemis,
sur ses preuves bonnes ou mauvaises, par un jugement décisif ; et cela pour
avoir réjoui ses juges en disant ce bon mot. Il consiste en deux vers fort
naïfs de Télémaque ( HOMèRE, Odyssée, liv. I, vers 216 ), qu'il s'applique
fort plaisamment :
Je suis fils de Philippe, à ce que dit ma mère :
Pour moi, je n'en sais rien. Qui sait quel est son père !
Cette plaisanterie valut pour lui la harangue de Cicéron, qui disait, en faveur
d'Archias, que ce poète était citoyen romain ; mais que, quand même il ne l'eût
pas été par la naissance, il aurait mérité de l'être par ses talents. »
4 Antioche. Ville de Syrie, bâtie sur le fleuve Oronte par Seleucus
Nicator, fils d'Antiochus.
5 Ne les négligeait pas. Longtemps les Romains, tout occupés d'étendre
leur domination, dédaignèrent les lettres et la poésie.
Ce peuple usurpateur, altier, ami des armes,
De la victoire seule idolâtrait les charmes ;
Et ce ne fut qu'au temps où son pouvoir fatal
Eut enfin renversé la cité d'Annibal,
Qu'il fit des doctes Grecs la connaissance utile,
S'informa de Thespis, de Sophocle et d'Eschyle.
Un rapide succès couronna ses travaux,
Et ses maîtres chez lui trouvèrent des rivaux.
ANDRIEUX, Cécile et Térence, épître à Ducis.
5+ Il était goûté de Metellus Numidicus et de Pius, son fils. ( Voyez,
sur ces deux personnages, la note 89 du plaidoyer pour Sextus Roscius. ) --
M. AEmilius. Scaurus, prince du sénat. -- Les deux Catulus. Q. Catulus le
père, collègue de Marius, non moins remarquable par ses vertus que par
l'élégance de ses moeurs ; Q. Catulus le fils, consul l'an 676 avec AEmilius
Lepidus, fut le premier qui nomma Cicéron père de la patrie. -- Crassus. L.
Crassus, l'orateur.
6 Les Lucullus. Savoir, L. Licinius Lucullus, le vainqueur de
Miithridate, et M. Licinius Varro Lucullus, qui commanda en Macédoine, et qui
fut consul l'an 681. -- Les Octaves. Cn. et L. Octavius, qui tous deux
parvinrent au consulat. -- Les Drusus. M. Livus Drusus. Ce tribun du peuple,
pour réparer les atteintes portées à l'aristocratie par les Gracques, se mit à
la tête du parti du sénat. -- Les Catons. Caton, père de Caton d'Utique. --
La famille entière des Hortensius. Rien n'était plus illustre que cette
famille. Hortensius l'orateur passait pour l'un des sept chefs de la noblesse.
Son père avait été préteur de Rome et gouverneur de Sicile. La fille de
l'orateur Hortensius se rendit, comme son père, célèbre par son éloquence.
Cette énumération des personnages auxquels Archias fut agréable me semble
avoir été imitée par Boileau dans ce passage où, parlant de lui-même, il dit :
Que ce roi, dont le nom fait trembler tant de rois,
Voulut bien que ma main crayonnât ses exploits ;
Que plus d'un grand m'aima jusques à la tendresse ;
Que ma vue à Colbert inspirait l'allégresse ;
Qu'aujourd'hui même encor, de deux sens affaibli,
Retiré de la cour, et non mis en oubli,
Plus d'un héros, épris des fruits de mon étude,
Vient quelquefois chez moi goûter la solitude.
Épître X.
7 En Sicile. Ce Lucullus est celui qui triompha de Mithridate et de
Tigrane. On ne sait pas au juste dans quel temps et à quel titre il était parti
pour la province de Sicile. Au lieu de Sicile, quelques-uns lisent Cilicie.
Ilgen, Otto et B. Weiske approuvent cette dernière leçon. ( Note de M. LE
CLERC. )
8 Héraclée. Ville de Lucanie, entre Sybaris et Métaponte. ( Sur ses
privilèges, voyez pro Balbo ; et Mazochi, Comment. ad Tabulas heracleenses.
-- Voyez aussi le sommaire, p. 138, note I [ = Note D de cette édition
électronique. ].
9 La loi de Silvanus et de Carbon. M. Plautius Silvanus et C. Papirius
Carbon, étant tribuns du peuple, rendirent cette loi l'an de Rome 665, sous les
consuls Cn. Pompeius Strabon et L. Porcius Caton. ( Voyez ci-dessus le
sommaire, p. 138, note I [ = Note 4 ], et p. 150. )
10 Le préteur Q. Metellus. Pius. [ Voyez ci-dessus le sommaire, p. 138,
note I [ = Note 4 ]. )
11 Appius. On croit qu'il s'agit ici d'Appius Claudius Pulcher, père du
fameux Clodius.
12 La légèreté de Gabinius. On ignore quel était ce Gabinius : tout ce
que l'on sait, c'est qu'il fut accusé au sortir de sa préture, et qu'il fut
condamné. Ce n'était pas le Gabinius qui fut consul lorsque Cicéron fut exilé ;
on croit même qu'il n'était pas de sa famille ; et le scholiaste d'Angelo Mai,
qui les confond ( p. 119 ), s'est probablement trompé. Gabinius et Appius
étaient deux des huit préteurs de ce temps-là ; car les préteurs étaient au
nombre de huit, ayant chacun un département particulier : ils formaient un
corps que Cicéron appelle ici collège. Ce Gabinius est peut-être le P.
Gabinius que L. Pison fit condamner de repetundis, après son gouvernement
d'Achaïe ( in Caecil., c. 20 ). ( Note de M. LE CLERC. )
13 Depuis la loi de Silvanus. Le texte dit : depuis le droit de cité
accordé. M. De Guerle, avec tous les traducteurs, a dû, pour la clarté,
exprimer que c'était en vertu de la loi de Silvanus et de Carbon.
14 Depuis la loi Papia. ( Voyez ci-dessus le sommaire, p. 138, note 3
[ = Note 6 ]. )
15 Il a fait plusieurs fois son testament. A Rome, pour tester, il
fallait être citoyen.
16 L'immortel Scipion. Scipion le second Africain, fils de Paul-Émile,
détruisit Carthage et Numance. -- Les Lélius. C. Lélius, surnommé Sapiens,
fut l'ami du jeune Scipion, comme son aïeul avait été celui du premier
Africain. Il avait l'esprit très orné. -- Les Furius. L. Furius Philus fut
consul avec Sext. Attilius, l'an de Rome 618. Il est appelé, dans quelques
endroits de Cicéron, Publius au lieu de Lucius. Dans son livre II du traité de
l'Orateur ( ch. XXXVII ), Cicéron réunit encore ces trois mêmes noms dans un
éloge analogue. « Certes, dit-il, jamais Rome n'a produit de citoyens plus
illustres, plus recommandables par l'autorité de leur vertu et par l'élégance
de leurs manières que Scipion l'Africain, C. Lélius et L. Furius, qui eurent
toujours auprès d'eux, sans en faire mystère, les hommes les plus éclairés
d'entre les Grecs. »
17 Elles nous suivent encore aux champs. « Aucun autre passage de
Cicéron, dit M. Delcroix dans ses notes, n'a peut-être été traduit ou cité un
aussi grand nombre de fois. Faut-il s'en étonner ? Les vérités qu'il contient
ont été senties par tout le monde, et ceux-là qui avaient à les reproduire en
étaient les mieux pénétrés. Rendre hommage aux lettres et louer l'étude,
c'était pour eux, à vrai dire, acquitter la dette de la reconnaissance. »
Plus d'un poète a, parmi nous, heureusement imité ce passage célèbre ; par
exemple Delille, dans l'Homme des champs :
Beaux-arts ! eh ! dans quel lieu n'avez-vous droit de plaire ?
Est-il à votre joie une joie étrangère ?
Non ; le sage vous doit ses moments les plus doux :
Il s'endort dans vos bras, il s'éveille avec vous.
Que dis-je ? autour de lui tandis que tout sommeille,
La lampe inspiratrice éclaire encor sa veille.
Vous consolez ses maux, vous parez son bonheur ;
Vous êtes ses trésors, vous êtes son honneur,
L'amour de ses beaux ans, l'espoir de son vieil âge,
Ses compagnons des champs, ses amis de voyage ;
Et de paix, de vertus, d'études entouré,
L'exil même avec vous est un abri sacré.
Tel l'orateur romain, dans les bois de Tuscule,
Oubliait Rome ingrate, etc.
Dans des pièces qu'a distinguées, il y a quelques années, l'Académie
française, qui avait proposé pour sujet d'un prix de poésie le bonheur que
procure l'étude, le lauréat, M. Saintine, et M. P. Le Brun, un de ses émules,
ont exprimé avec assez de bonheur les mêmes idées, dont le fonds appartient
également à l'orateur romain.
Ornement du bonheur, soutien de l'infortune,
De l'enfant, du vieillard nourriture commune,
Pour nous l'étude, aussi prodiguant ses bienfaits,
Grande par son pouvoir, plus grande en ses effets,
Rend à son nourrisson la nature asservie ;
Au delà du trépas sait prolonger sa vie,
Ennoblit ses travaux, embellit ses loisirs ;
Pauvre, fait sa richesse, et riche, ses plaisirs.
M. SAINTINE.
L'étude, utile à tous, est à tous agréable.
Elle allège les grands du poids de la grandeur ;
Sauve aux riches l'ennui de leur triste bonheur ;
Fait du peuple ou des rois oublier le caprice ;
Tranquillise le coeur qu'irrita l'injustice ;
Console doucement l'homme persécuté
Des affronts, de l'exil et de la pauvreté.
Hôte aimable des champs, compagne de voyage,
Du cabinet des rois, de la maison du sage,
Jusque dans les camps même elle conduit ses pas...
M. P. LE BRUN.
18 De Roscius. ( Voyez ce que Cicéron dit de cet acteur dans le
plaidoyer pro Quintio, ch. XXV. )
19 Improviser sans effort. « L'ancienne Rome, dit M. Delcroix, eut aussi
ses poètes improvisateurs. Cicéron désigne un genre de talent qui, plus tard,
devait briller sur le même sol, dans une langue moderne plus faite encore pour
aider à l'improvisation. »
20 Plotius. Plotius ou Plautius était un fameux rhéteur qui, le premier à
Rome, donna des leçons en latin.
21 La statue... placée sur le tombeau des Scipions. « Il y a trois
statues sur le tombeau des Scipions, en dehors de la porte Capène : on croit
que ce sont celles de P. et L. Scipion, et celle du poète Ennius. » ( TITE-
LIVE, XXXVIII, 56. Voyez aussi PLINE, VII, 30 ; SOLIN, c. 7 ; VAL. MAXIME,
VIII, 14, 1, etc. ) En 1780, J. B. Visconti prétendit avoir découvert ce
tombeau non loin de la porte Capène. Angelo Mai renvoie, pour les détails de
cette découverte, à l'Anthologie romaine ( t. VII, p. 377 ). ( Note de M. LE
CLERC. )
22 Caton, le bisaïeul de celui que nous connaissons. Caton d'Utique,
arrière-petit-fils de Caton l'Ancien.
23 Les Maximus. Q. Fabius Maximus Verrucosus, qui fut cinq fois consul,
et qui, dans la seconde guerre punique, mérita le surnom de Bouclier de Rome.
-- Les Marcellus. M. Claudius Marcellus, qui fut aussi cinq fois consul, fut,
durant cette même guerre, surnommé l'Épée de Rome. Il s'empara de Syracuse :
il a été souvent parlé de lui dans les Verrines. -- Les Fulvius. M. Fulvius
Nobilior, consul l'an 565, réduisit les Étoliens. Il emmena Ennius avec lui
dans cette expédition ; et tel était encore l'éloignement des Romains pour les
nobles occupations de l'esprit, que les ennemis de Fulvius lui en firent un
reproche. Le fils de Nobilior fit obtenir à Ennius le droit de cité romaine.
24 Rudia, ou plutôt Rudiae, petite ville de la Calabre, près de
Tarente, fut la patrie d'Ennius. Il y naquit l'an de Rome 515, d'une famille
qui faisait remonter son origine à un ancien roi du pays : il servit depuis
l'âge de vingt-quatre ans, comme centurion, dans les troupes romaines qui se
trouvaient en Sardaigne. Ce fut dans cette île qu'il fut connu de Caton
l'Ancien, qui le conduisit à Rome l'an 551. Plus tard, Ennius accompagna
Scipion l'Ancien dans ses campagnes.
25 Au milieu des fatigues et des dangers. « C'est peut-être avec deux ou
trois cents couronnes de chêne que Rome a conquis le monde. » ( THOMAS. )
26 Théophane de Mitylène. C'est en considération de ce poète que Pompée
épargna cette ville, qu'il avait prise d'assaut. Théophane étant esclave par le
sort de la guerre, comme tous ses concitoyens, Pompée se hâta de l'affranchir
et de le déclarer citoyen romain pro concione militum. Théophane obtint
bientôt un pouvoir sans bornes sur l'esprit de son patron, par le crédit duquel
il acquit d'immenses richesses qui passèrent à L. Cornelius Balbus l'oncle,
qu'il avait adopté. Théophane écrivit en vers grecs la vie de Pompée. ( Voyez
Cicéron, ad Atticum, liv. II, lett. 5 ; liv. VII, lett. 7 ; pro Balbo, ch.
25 ; Valère-Maxime, liv. VIII, ch. 14, n° 3 ; Strabon, liv. XIII. )
27 L'enflure et l'étrangeté de leur style. Le reproche n'était pas
nouveau. Déjà Ennius avait dit bien avant Cicéron : Hispane, non romane,
loqui.
28 Mettent leurs noms à leurs écrits. « Ceux qui écrivent contre la
gloire, veulent avoir la gloire d'avoir bien écrit ; et ceux qui le lisent,
veulent avoir la gloire de l'avoir lu ; et moi qui écris ceci, j'ai peut-être
cette envie ; et peut-être ceux qui le liront, l'auront aussi. » ( Pensées de
Pascal. )
29 Decimus Brutus. Dec. Junius Brutus, consul avec P. Cornelius Scipion
Nasica Serapio l'an de Rome 616, fut envoyé en Lusitanie, où il commanda
jusqu'en 622. Il conquit le pays des Galléciens ( Galice ), et mérita le surnom
de Gallaicus.
30 Les vers d'Attius. L. Attius, mal nommé Accius, né à Rome l'an 584,
mort l'an 667, composa un grand nombre de tragédies, entre autres une pièce
nationale et originale, intitulée Brutus. Velleius Paterculus dit qu'il
mérita d'être comparé aux poètes grecs. Horace lui attribue de la grandeur. Il
ne reste pas assez de fragments de ce poète, pour qu'on puisse le juger.
31 Que je ressens pour la gloire.
Romains, j'aime la gloire, et ne veux point m'en taire :
Des travaux des humains c'est le digne salaire, etc.
Voltaire, au cinquième acte de sa tragédie de Rome sauvée, n'a fait, comme
on le voit, que restituer à Cicéron ses propres paroles. « On applaudit à ce
sentiment dans la bouche de Cicéron, a dit Boufflers ; on y applaudissait
doublement quand le rôle de Cicéron était rempli par Voltaire. On aimait à
entendre, par le même organe, l'orateur romain et le poète français faire
l'aveu d'une passion que tous deux ont fortement ressentie et complètement
satisfaite. »
32 Lorsque tant de grands hommes. Cicéron paraît se ressouvenir ici de
quelques phrases d'Isocrate, à la fin de l'Éloge d'Évagoras : « Je pense, ô
Nioclès ! qu'il ne faut pas dédaigner les statues et les tableaux qui nous
représentent l'extérieur des grands hommes ; mais j'estime bien plus l'image
fidèle de leurs actions et de leurs pensées, que d'habiles écrivains peuvent
seuls nous offrir. Je préfère un tel portrait, d'abord parce que je vois
l'homme de bien et d'honneur moins jaloux de la beauté du corps que des belles
actions et de la gloire ; ensuite, parce que les statues et les tableaux
restent nécessairement immobiles chez ceux qui les possèdent, tandis qu'un
ouvrage éloquent parcourt la Grèce entière, et va de tous côtés faire les
délices des connaisseurs, juges dont l'approbation vaut mieux que tous les
suffrages ; enfin, parce que les chefs-d'oeuvre des sculpteurs et des peintres
ne nous serviront jamais de modèles pour réformer notre extérieur, au lieu que
les moeurs et les sentiments d'autrui, recueillis par un écrivain, peuvent
aisément servir d'exemples à quiconque ne craint pas de nobles efforts et
chérit la vertu. » ( Traduct. nouvelle. ) On trouve à peu près la même pensée
dans Xénophon ( Éloge d'Agésilas, XI, 7 ), et dans Tacite ( Vie d'Agricola,
ch. XLVI ). ( Note de M. LE CLERC. )
33 Dans l'oeuvre du génie. On trouve un reflet de ces belles idées de
Cicéron dans ces vers de Delille :
Tiens, reçois cet écrit ; c'est mon plus cher ouvrage.
Tous ces portraits, de moi trop infidèle image,
Ne peignaient que mes traits : celui-ci peint mon coeur ;
J'y déposai mes voeux, mes plaisirs, ma douleur.
Ma défaillante main le fie à ta tendresse :
Dans cet écrit si cher c'est moi que je te laisse ;
C'est moi qui me survis, etc.
Testament du Poète.
34 Une semence de gloire et d'immortalité.
Non omnis moriar ; multaque pars mei
Vitabit Libitinam ; usque ego postera
Crescam laude recens, etc.
HOR., lib. III, od. 30.
35 Quant au magistrat éclairé. Q. Cicéron ( Voyez le sommaire de ce
discours, note 4, p. 138 [ = Note 7 de cette édition électronique. ]. )
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