Poursuite de Darius
15,1 Entre temps, dans le bourg parthe de Thara, Darius est lié d'entraves et de chaînes d'or par ses parents70, pour gagner la faveur du vainqueur, 2 les dieux immortels en ayant décidé ainsi, je crois, pour que le règne des Perses prenne fin sur la terre de ceux qui leur succéderaient à l'empire. 3 Quant à Alexandre, il survint à vive allure le lendemain ; là, il apprit que Darius avait été emmené au cours de la nuit dans une voiture fermée. 4 Ayant donc ordonné à l'armée de suivre, il poursuit le fuyard avec six mille cavaliers71; en chemin, il livre de nombreux et dangereux combats.
5 Ensuite, après avoir parcouru plusieurs milles, comme il n'avait trouvé aucune trace de Darius, ayant laissé souffler les chevaux, un des soldats, tandis qu'il se dirige vers une source proche, trouve Darius dans une voiture, percé certes de nombreuses blessures, mais respirant encore.
Dernières paroles et mort de Darius 6 Un prisonnier ayant été appelé près de lui, Darius reconnut un compatriote à sa façon de parler72 et dit qu'il avait au moins une consolation dans son infortune : il parlerait auprès de quelqu'un qui le comprendrait et il ne prononcerait pas en vain ses dernières paroles. 7 Il ordonne de transmettre à Alexandre ceci : lui, qui ne s'était acquis aucun mérite à l'égard d'Alexandre par des bienfaits, il mourait son débiteur au regard des plus grands des bienfaits, à savoir qu'il a fait l'épreuve dans sa conduite à l'égard de sa mère et de ses enfants de ses sentiments de roi, et non de ceux d'un ennemi, et que le sort l'a davantage favorisé dans son ennemi que dans ses parents et ses proches, 8 puisque sa mère et ses enfants avaient reçu la vie de ce même ennemi, tandis que, pour sa part, la vie lui avait été arrachée par ses proches, auxquels il avait donné la vie et des royaumes. 9 Pour cette raison, leur récompense sera celle que voudra le vainqueur lui-même. 10 Il rendait à Alexandre la seule grâce que, mourant, il pouvait rendre : il priait les puissances du ciel et de l'enfer et les dieux protecteurs des rois de lui donner la victoire et l'empire sur toutes les terres. 11 Pour lui-même, il demandait la grâce d'une sépulture décente plus qu'imposante. 12 Pour ce qui tenait à la vengeance, ce n'était plus désormais sa propre vengeance, mais une vengeance à valeur d'exemple - et la cause de tous les rois était commune - qu'il serait pour lui à la fois déshonorant et dangereux de négliger, puisque d'un côté sa justice était en cause, de l'autre son intérêt. 13 Et pour cela, il donnait à Alexandre le gage unique de la loyauté royale, sa main droite à lui apporter73. Après ces paroles, il tendit la main et expira.
14 Quand cela fut annoncé à Alexandre, après avoir vu le cadavre du défunt, il escorta en larmes une mort si indigne du rang suprême et ordonna que le cadavre soit enseveli selon la coutume royale et que les restes soient portés aux tombeaux de ses ancêtres.
1 Cf. supra, 9,5,4-8.
2 Trogue Pompée traduit par amici le terme grec e(tai=roi, les hétaires, qui sont les compagnons d'armes et les gardes à cheval du roi.
3 L'histoire d'Alexandre le Grand occupait les livres XI et XII de Trogue Pompée : ces deux livres sont les plus long de l'abrégé de Justin, si on excepte le livre II, où notre auteur a peut-être ajouté des passages venus d'une autre source (cf. Introd.). Les historiens d'époque hellénistique ayant disparu, Trogue Pompée est, à travers Justin, la plus ancienne source conservée sur l'histoire des rois de Macédoine, des diadoques et des épigones, avec son contemporain Diodore Pour ne pas dépasser le cadre de cette édition, je n'ai indiqué dans les notes que les références à la Bibliothèque historique, à Curtius, Plutarque et Arrien, qui me paraissaient les plus intéressantes. Les travaux sur Alexandre, ses prédécesseurs et ses successeurs, discutent et commentent abondamment les parallèles et les divergences de ces sources.
4 Selon Diodore (17,2,2), c'est Alexandre lui-même qui dit que "seul le nom du roi avait changé".
5 Je traduis le texte des mss auquel diverses corrections ont été proposées. Il est possible que Trogue Pompée ait parlé auparavant des frères d'Alexandre le Lynceste, dans un passage énumérant les conjurés, passage qui n'aurait pas été repris par Justin, pour qui Pausanias a agi seul, même si des soupçons avaient pesé sur Olympias et son fils. On pourrait peut-être corriger fratri en principi, ce qui donnerait "prince des Lyncestes" et aurait un sens. La correction de Seel Lyncestae parricidarum est difficile à justifier. Les anciens éditeurs, au moins depuis l'édition des Junte (Florence, 1525), ont écrit Lyncestae, ce qui déplace le problème sans le résoudre. Les Lyncestes (Lugkhstai/) formaient une tribu au nord de la Macédoine.
6 Les trois § ci-dessus ne sont pas compatibles avec ce que dit Justin au livre 9 (6,3-7,14), soit que Trogue Pompée ait utilisé deux sources différentes et contradictoires, soit que Justin ait abrégé à tort et à travers. L'enfant de Cléopâtre, qui fut tuée dans les bras de sa mère (supra, 9,7,12), était une fille, Europè. À propos de la décision d'Alexandre de faire tuer Attale, oncle de Cléopâtre, Diodore (17,2,3) parle de l'existence d'un bébé (paidi/on), né quelques jours avant la mort du roi, sans préciser son sexe ou son nom ; Caranos pouvait être un autre enfant de la reine Cléopâtre, ou le rejeton d'une des nombreuses épouses ou concubines de Philippe.
7 Au cours d'une rapide expédition sur le Danube, Alexandre soumit les Triballes et les Gètes (335 a.C.).
8 Alexandre est reconnu Strathgo\s au)tokra/twr pendant l'automne 336 a.C.
9 Erreur de Justin pour les Thébains ; les Lacédémoniens avaient refusé la paix de Philippe (supra, 9,5,3 et infra, 12,1,7). Les éditeurs anciens, sauf Seel, ont corrigé le texte en conséquence.
10 Les preuves de la collusion de Démosthène avec le Roi furent trouvées par Alexandre dans la citadelle de Suse après la prise de la ville (Plutarque, Dem., 20,4,5).
11 Cf. 9,3,1, l'interception de Philippe par des bandes de Triballes au retour de son expédition contre les Scythes.
12 Automne 335 a.C.
13 Néoptolème, fils d'Achille, était le fondateur légendaire de la dynastie d'Épire, à laquelle appartenait la mère d'Alexandre. Son grand-père Pélée avait été roi à Phtia en Thessalie. La lignée s'établit ainsi : Zeus ≈ Égine —> Éaque —> Pélée —> Achille —>Pyrrhos/Néoptolème —> (…) —> Olympias. Voir les tableaux généalogiques en annexe.
14 Ce grief contre les Thébains remonte à la deuxième guerre médique.
15 Cf. les légendes cruelles d'Œdipe, Étéocle et Polynice, Antigone, Penthée…
16 Ce personnage et son discours ne sont connus que par Justin. Il résulte peut-être d'un artifice rhétorique de la source de Trogue Pompée (Clitarque?), ou de Trogue Pompée lui-même.
17 Construction en chiasme : les femmes ont été violées (stupris) et les vieillards insultés (contumeliis).
18 Ce sont les Argéades (cf. 7, 2,1-2 et les n. ad loc.), famille royale de Macédoine et ancêtres paternels d'Alexandre, et non les Éacides (supra, 11,3,1 et la n. ad loc.) qui remontent à Hercule, fils de Zeus et d'Alcmène, né à Thèbes. La confusion de Trogue Pompée, de Justin, ou de la tradition manuscrite est peut-être à corriger (Aeacidarum —> Argeadarum), car les appellatifs sont très voisins : oi( )Argea/dai / Argeadae oi( Ai)aki=dai / Aeacidae.
19 Cf. supra, 6,9,7.
20 Mis à part les temples et la maison de Pindare.
21 En particulier Platées et Orchomène
22 Justin veut dire que les acheteurs enchérissent sans considération pour la valeur réelle et l'utilité éventuelle du captif mais motivés par le plaisir de réduire un Thébain en esclavage.
23 Spécialement Démosthène et Hypéride.
24 Charidèmos qui sera conseiller militaire de Darius à la bataille d'Issos en 333 a.C.
25 Attale, l'oncle de Cléopâtre, fut tué à l'avènement d'Alexandre.
26 Assassinat d'Amyntas IV, fils du frère de Philippe, Perdiccas III.
27 Sitalkès de Thrace et Ariston de Péonie.
28 L'armée, venue de Pella, se regroupa à Sestos pour traverser les Dardanelles et aborder l'Asie à Abydos.
29 Cf. Plutarque, Alex. 15,3-6.
30 Allusion, sans doute au rituel romain des féciaux.
31 Allusion aux danses guerrières rituelles romaines, exécuté sur un rythme ternaire, tripudium : danse des Saliens ; tripudiare : exécuter la danse des Saliens.
32 Voir les récits différents et complémentaires des mêmes événements chez Diodore (17,17,2-3 et 6), Plutarque (Alex. 15, 7-9) et Arrien (An. 1, 11,7-8 ; 12,1). Certains éditeurs, à la suite de Sebisius corrigent le texte des mss ad tumulus eorum en ad tumulus heroum (près des tombeaux des héros), ce qui est plus expressif, mais sans doute pas ce que Justin a écrit.
33 Plutarque (Alex. 15,1 et De Alex. fort. 1,327) relève la divergence des auteurs sur les effectifs d'Alexandre : 30000 fantassins et 4000 cavaliers, selon Aristoboulos, 30000 fantassins et 5000 cavaliers selon le roi Ptolémée, 43000 fantassins et 5500 cavaliers selon Anaximénès. Voir le détail des différents contingents chez Diodore (17,17,3-4) : au total 30000 fantassins et 4500 cavaliers, auquel il faut ajouter les effectifs de l'armée restée en Europe sous les ordres d'Antipatros (Diodore, 17,7,5) : 12000 fantassins et 1500 cavaliers.
34 Memnon préconisait de laisser Alexandre s'enfoncer dans l'empire jusqu'à épuisement de ses forces.
35 Bataille du Granique en mai-juin 334 a.C. Cf. le récit de la bataille par Diodore (17,19,21), sans doute d'après Clitarque, par Plutarque (Alex. 16) et par Arrien (An. 1,13-16) d'après Ptolémée.
36 10000 fantassins et 2500 cavaliers, selon Diodore (17,21,6) ; 20000 fantassins et 2500 cavaliers, selon Plutarque (Alex. 16,15), d'après Aristoboulos qu'il cite dans la phrase suivante à propos des pertes des Macédoniens. Diodore ne chiffre pas les pertes macédoniennes.
37 Mêmes chiffres chez Plutarque (Alex. 16,15), citant Aristoboulos ; Arrien donne comme pertes 25 hétaires, 60 cavaliers et 30 fantassins.
38 Des statues de bronze, qui furent commandées à Lysippe selon Plutarque (Alex. 16,16) et Arrien (An. 1,16,4).
39 Dionysos lui avait accordé de transformer en or ce qu'il touchait. Notons que Justin a dit plus haut (7,1,11) que Caranos chassa Midas d'une partie de ses territoires.
40 Même version chez Plutarque qui rapporte à la suite la version d'Aristoboulos, citée aussi par Arrien (An. 2,3,7) selon laquelle Alexandre aurait pu dénouer le nœud en enlevant la cheville du timon du chariot.
41 Un stade = 600 pieds ; la valeur en cm du pied, donc du stade, varie beaucoup selon les systèmes employés. Si Justin utilise le stade olympique, la distance parcourue est de 96,135 km. Orose écrit (3,16,5) quingentis stadiis sub una die cursu transmissis c'est-à dire "ayant parcouru une étape de cinq cents stades en un seul jour".
42 Même explication chez Curtius (3,5,1) ; Plutarque (Alex. 19,2) et Arrien (An. 2,4,7) proposent deux causes à la maladie d'Alexandre : la fatigue causée par la rapidité de l'expédition et le bain glacé ; la première explication est celle donnée par Aristoboulos, selon Arrien. Diodore (17,31,4) ne parle pas des causes de la maladie.
43 Cf. Plutarque, Alex. 19,2,10, et Arrien, An. 2,4,8-11. Il n'y a pas d'allusion à Parménion et à une trahison possible dans Diodore (17,31,5-6), qui présente seulement Philippe comme un médecin courageux et compétent.
44 Bataille d'Issos en Cilicie en oct./nov. 333 a.C. Voir les récits de Diodore (17,33-34), de Plutarque (Alex. 20,1-10) et d'Arrien (An. 2,6-11).
45 Alexandre aurait été blessé à la cuisse par Darius lui-même, selon Charès de Mytilène, cité par Plutarque (Alex. 20,8).
46 Le chiffre des pertes perses est différent chez Diodore (17,36,6) Curtius (3,11,27), Plutarque (Alex. 20, 10) et Arrien (An. 2,11,8) qui semblent avoir additionné les morts et les prisonniers : 100000 fantassins et 10000 cavaliers (Diodore et Curtius), plus de 110000 tués (Plutarque), 90000 fantassins et 10000 cavaliers (Arrien).
47 La mère de Darius était Sisygambis, fille d'Artaxerxès II Mnemon et femme d'Artanès ; l'épouse de Darius s'appelait Statyra. Trogue Pompée ne parle pas du fils de Darius, un petit garçon (Diodore, 17,36,2 ; 38,1-2), qui était aussi captif d'Alexandre.
48 L'une épousera Alexandre, l'autre son ami Héphaistion, d'où les paroles "prophétiques" prêtées à Alexandre par la source de Trogue Pompée.
49 Fille d'Artabaze, né c. 360 a.C.
50 Né en 327 a. C.
51 Trogue Pompée a traduit par infulae le mot grec dia/dhma, bien que la transcription diadema soit utilisée en latin à son époque ; il traduit toujours les termes grecs ou tente de donner un équivalent latin.
52 Appelé Ballonymos dans les mss de Diodore (17,46,6), le roi était le descendant d'une ancienne famille royale de Sidon ; sur son histoire, voir Diodore 17,47.
53 Hercule est ici assimilé au Melqart de Tyr.
54 Cf. infra au livre 18 le développement des origines de Carthage.
55 En fait, Tyr dut capituler au milieu de l'été 332 a. C., après un siège très dur qui retint Alexandre pendant six mois. Les opérations sont racontées par Diodore, 17,40-46, Curtius, 4,2-4 et Arrien, 2,23-24.
56 Le sanctuaire de l'oasis de Siwah et la marche d'Alexandre sont décrits par Diodore, 17,49-50.
57 L'histoire du serpent est développée par Plutarque, Alex. 2-3.
58 Selon Arrien (3,4,5), l'entrevue resta secrète. Le romanesque et les prophéties ex euentu se sont emparé des récits de Diodore (17,51,1), Curtius (4,7,27), et Plutarque (Alex.27,3-4), qui ont brodé sur leurs sources.
59 La fondation d'Alexandrie est antérieure à la visite à l'oasis de Siwah chez Arrien (An. 3,1,5) et Plutarque (Alex. 26) ; en revanche, Diodore (17,52) et Curtius (4,8,1-2) s'accordent avec Justin.
60 Tel que leur texte a été transmis, les auteurs anciens ne sont pas d'accord sur les effectifs de Darius : 800000 fantassins et 40 000 cavaliers (Diodore, 17,53,3), 200000 fantassins et 45000 cavaliers (Curtius, 4,12,13), un million d'hommes (Plutarque, Alex. 31,1), un million de fantassins et 40000 cavaliers (Arrien, An. 3,8,6). Justin ne parle pas des char à faux du Roi, décrits par Diodore.
61 Cf. Curtius, 4,10,18-34.
62 La source de Trogue Pompée mentionnait trois porteurs de lettres successifs avec trois propositions distinctes. Diodore, Curtius, Plutarque et Arrien ont recomposé chacun différemment les échanges diplomatiques qui ont sans doute eu lieu entre les belligérants pendant toute la durée des hostilités : l'idée étant de montrer, dans une progression dramatique, comment Darius, sous la pression de l'avancée d'Alexandre, a été amené à lui offrir de plus en plus d'avantages pour acheter la paix et le retrait des armées macédoniennes, et comment Alexandre ne pouvait se satisfaire que de la totalité de l'empire perse, dont l'annexion lui permettrait d'être le maître de l'oikoumène.
63 Cf. Diodore, 17,56, Curtius, 4,13,15, Plutarque, Alex., 31,4-32,2; Arrien (3,10), pour sa part, ne croit guère à cette belle histoire
64 Bataille d'Arbèles, ou de Gaugamèles, le 1er oct. 331 a.C.
65 J'adopte cette lectio difficilior qui est celle des mss qui fondent les éditions de Justin, sauf D qui écrit armatis, une correction ad sensum évidente. Il pourrait s'agir des Arméniens qui servaient dans l'armée de Darius.
66 Le color peut être le teint (color comme le grec xrw/ma) des soldats indiens de l'armée perse qui combattent à l'aile gauche avec le Roi (Diodore, 17,59,4), mais aussi la couleur des vêtements, harnachements, enseignes…, c'est-à-dire l'aspect très coloré de l'armée de Darius.
67 Erreur pour le Zab supérieur.
68 Les habitants de Persépolis furent massacrés sur l'ordre d'Alexandre : cf. Diodore, 17,70,2 ; Plutarque, 37,3 ; Curtius, 5,6,6.
69 Cf. Quinte-Curce 5,5-24, qui évalue à huit mille les captifs grecs, et Diodore 17,69,2-8, qui donne les mêmes chiffres que Justin.
70 Le chiliarque Nabarzane et le satrape de Bactriane Bessos
71 Macédoniens et alliés.
72 Dans le récit parallèle, plus bref, de Plutarque (Alex. 43,3-4), l'interlocuteur de Darius est un soldat d'Alexandre, nommé Polystratos.
73 Plutarque écrit (Alex, 43,4) : (à Alexandre) tau/thn di/dwmi th\n decia\n dia\ sou=. La main droite du roi semble avoir une signification particulière. On lit dans Plutarque (Alex. 30,8) que Darius, interrogeant l'eunuque Tiréos sur les conditions de détention de son épouse Stateira, lui dit : ei)pe/ moi sebome/nos Mi/qrou te fw=s me/ga kai\ decia\n basi/leion…