Denys l'Ancien en Grande Grèce
5,1 Donc, Denys le tyran, dont nous avons rappelé plus haut qu'il avait fait passer son armée de Sicile en Italie et qu'il avait fait la guerre aux Grecs, attaque, après s'être emparé de Locres27, les Crotoniates qui reprenaient à peine leurs forces dans la longue paix qui avait succédé à la guerre précédente28: 2 à quelques-uns, ils résistèrent plus courageusement à une si grande armée qu'ils ne l'avaient fait auparavant avec tant de milliers d'hommes au petit effectif des Locriens. 3 Tant la pauvreté a de courage en face des richesses insolentes, et une victoire à ce point inespérée est entre temps plus certainement espérée !
4 Cependant, les ambassadeurs des Gaulois qui avaient incendié Rome des mois auparavant29, viennent trouver Denys en train de faire la guerre, lui demandant amitié et alliance ; 5 ils déclarent que leur nation est située entre les ennemis de Denys, et qu'elle lui sera d'une grande utilité, soit qu'il combatte en bataille rangée, soit que les ennemis soient occupés au combat sur ses arrières. 6 L'ambassade fut bien accueillie par Denys et ainsi, ayant conclu une alliance et renforcé par les auxiliaires gaulois, il reprend la guerre sur nouveaux frais.
7 De fait, pour ces Gaulois, la cause de leur venue en Italie et de leur recherche de nouvelles installations fut la discorde intestine et les dissensions, continuelles chez eux ; 8 alors que pris du dégoût de cette situation, ils étaient venus en Italie, ils chassèrent de leurs installations les Étrusques et fondèrent Milan, Côme, Brescia, Vérone, Bergame, Trente et Vicence.
9 Les Étrusques, pour leur part, chassés de leurs sièges ancestraux, occupèrent les Alpes sous la conduite du général Raetus et fondèrent la nation des Rètes, nommée d'après leur général.
Guerre en Sicile contre les Carthaginois 10 Cependant l'arrivée des Carthaginois rappela Denys en Sicile ; ceux-ci, après avoir reconstitué leur armée, reprenaient avec des forces accrues la guerre qu'ils avaient abandonnée du fait d'une épidémie. 11 Le général carthaginois de cette guerre était Hannon30; son ennemi Suniator, le plus puissant des Puniques à cette époque, qui avait, par haine de Hannon, annoncé amicalement à Denys, dans une lettre en grec, l'approche de l'armée et la nonchalance de son chef, est condamné pour trahison après qu'on eut saisi sa correspondance, 13 un sénatus-consulte ayant été voté, interdisant qu'à l'avenir un Carthaginois étudie l'écriture ou la langue grecque, de peur qu'il puisse parler avec l'ennemi, ou lui écrire sans interprète.
14 Peu de temps après, Denys que peu auparavant ni la Sicile, ni l'Italie n'avait pris, vaincu et brisé par les affrontements continuels de la guerre, est tué à la fin dans un attentat fait par les siens31.
1 Dans un passage que Justin n'a pas repris, Trogue Pompée racontait au livre précédent les débuts de la tyrannie de Denys l'Ancien à Syracuse (405-367 a.C.).
2 Après une reprise des hostilités par les Carthaginois, la paix conclue en 392 a.C. entre Denys l'Ancien et Magon entérine le partage de l'île entre les Carthaginois, qui gardent leurs anciennes possessions occidentales, et le tyran de Syracuse, qui domine le reste de la Sicile. L'Halycos est la frontière.
3 Reprise de la lutte contre Rhégium pour le contrôle du détroit en 390 a.C., puis contre les cités du golfe de Tarente (cf. Diodore, 14,90).
4 La mer Tyrrhénienne.
5 C'est la thèse soutenue par Hérodote (1,94). Denys d'Halicarnasse (Ant. 1,28 sq.), en revanche, voyait dans les Étrusques des autochtones (cf. infra, n. 16)
6 Cf. Vgl. Aen. 1,242-249 ; Liv. 1,1,1-3. C'est le prince troyen Anténor, seul avec Énée à être épargné par les Grecs vainqueurs, qui aurait fondé Padoue.
7 Mer Adriatique et mer Ionienne.
8 Les légendes du cycle troyen prêtaient au héros étolien, compagnon d'Ulysse, beaucoup d'aventures et une série de fondations de villes en Italie. Arpi se trouve en Apulie.
9 Pise était une cité étrusque, selon Polybe (2,16,2).
10 Cf. l'histoire d'Énée, infra, 4,1,10-13.
11 Les Parthéniens, sur leur histoire, cf. supra 3,4,5-11.
12 Héros thessalien, fils de Poeas et de Démonassa, qui était en possession de l'arc et des flèches d'Hercule. Sa légende se développe à partir de l'Odyssée (3,190 ; 8,219...) ; après la prise de Troie, il aurait été le fondateur de plusieurs villes d'Italie du Sud dans le golfe de Tarente, où on montrait son tombeau, dont Petilia en Lucanie (Virgile, Aen., 3, 402; Liv., 25,15,12).
13 La colonie panhellénique de Thurioi a été fondée sur l'initiative de Périclès en 443 a.C., sur l'emplacement de Sybaris, détruite c.510.
14 Hélénos, frère jumeau de Cassandre, avait révélé aux Grecs sous la contrainte qu'ils ne pourraient vaincre Troie qu'armés de l'arc et des flèches d'Hercule ; Ulysse vint à Lemnos les demander à Philoctète, qui une fois guéri de son mal mystérieux, l'accompagna au siège de la ville.
15 Métaponte fut fondée c. 700 a.C. par des Achéens appelés par Sybaris contre Tarente.
16 Épéios, fils de Panopée, à son retour de la guerre de Troie, aurait abordé en Italie où il aurait fondé Métaponte et Lagaria ; il est l'un de ces héros dont parle l'épopée homérique (Il. 23, 653-699 ; 826-849; Od., 8,492) et dont le cycle des Nostoi et les légendes des colonies grecques ont amplifié la légende. Sur l'existence dans les cités de "curiosités" que l'on montrait aux touristes de l'époque, et sur les itinéraires regroupant ces lieux, voir mon édition du Liber memorialis d'Ampélius dans la CUF.
17 Cette thèse de l'origine grecque des peuples et des cités d'Italie est à mettre en parallèle avec celle de Denys d'Halicarnasse dans le livre Ier des Antiquités romaines : selon lui, les Romains sont les descendants d'anciens colons grecs venus s'installer en Italie avant la guerre de Troie, au fil de quatre expéditions successives : les Arcadiens conduits par les fils de Lycaon qui sont les Aborigènes, les Pélasges, les compagnons d'Évandre, venu de Pallantion en Arcadie, qui s'installa sur le Palatin, des Péloponésiens et des Troyens, conduits par Héraclès. Ensuite (chap. 45-88), Diodore développe la légende habituelle Énée/Romulus, mais, pour lui, Énée est un Grec, car les Troyens sont des Grecs ; seuls les Étrusques sont des indigènes.
18 Les deux cités avaient été fondée en 709-708 a.C. par des Achéens et des colons venus de Trézène (Doriens). Milon de Crotone, le gendre de Pythagore, détruisit Sybaris c.510 a.C.
19 Fondée c.675 par des Ioniens de Colophon, détruite par la ligue achéenne (Sybaris, Métaponte et Crotone) c.550 a.C.
20 C'est à dire Pallas Athèna. Cette histoire rappelle celle de Cassandre, implorant la déesse contre Ajax en entourant de ses bras la base du Palladium ; le thème, souvent traité dans l'iconographie, était très populaire (cf. J. Davreux, La Légende de la prophétesse Cassandre, Liège 1942).
21 Locres Épizéphyrienne, fondée en 680 a.C.
22 L'intervention des Dioscures (supra, 2,12-14) assura la victoire de Locres à la bataille de la Sagra, au milieu du VIe s. a.C. Stésichore racontait la bataille dans la Palinodie.
23 Mnesarchos, chez Hérodote (4,95).
24 Fondation des écoles pythagoriciennes à Crotone, c.532 a.C.
25 Le massacre des Pythagoriciens, auquel Justin fait ici allusion eut lieu bien plus tard, c.453 a.C.
26 c. 510, ou selon la chronologie de Timée, c.500 a.C.
27 On a sans doute ici une erreur de Justin pour Caulonia.
28 En 390-389 a.C.
29 Allusion à la prise et au sac de Rome par les Gaulois de Brennos, c. 390 a.C.
30 Hannon III le Grand était le commandant en chef des forces carthaginoises lors de la reprise de la guerre en 368 a.C. ; Justin semble, en abrégeant, avoir opéré un amalgame entre ce dernier et le commandant carthaginois Magon, que Denys avait battu et tué en 383 a.C. Ensuite, il y avait eu la bataille de Kronion, une défaite de Denys.
31 Denys est mort en 367 a.C., de maladie selon Diodore (15,73-74).