Victoire des Delphiens avec l'aide des dieux
8,1 Excités par cette affirmation, les Gaulois, encore ébranlés par le vin pur de la veille, se ruaient au combat sans considération pour les dangers. 2 En face, les Delphiens, comptant plus sur le dieu que sur leurs forces, résistaient avec mépris pour les ennemis et, depuis le sommet le plus haut de la montagne, ils écrasaient de pierres ou de traits, les Gaulois en train de grimper.
3 Soudain, pendant ce combat des adversaires, les prêtres de tous les temples, en même temps que les prophétesses elles-mêmes, les cheveux défaits, avec leurs insignes et leurs bandelettes, éperdus et hors d'eux mêmes, accourent devant la première ligne de combattants. 4 Ils clament que le dieu est arrivé, qu'ils ont vu, sautant en bas du temple à travers le faîte ouvert du toit, 5 tandis que tous imploraient à genoux le secours du dieu, un jeune homme d'une beauté remarquable et au-delà des normes humaines ; et qu'il était accompagné de deux vierges en armes, venues à sa rencontre depuis les sanctuaires voisins de Diane et de Minerve ; 6 ils n'avaient pas seulement vu cela de leurs yeux, ils avaient aussi entendu le sifflement de l'arc et le fracas des armes. 7 Par conséquent, ils les exhortaient avec les plus grandes prières à ne pas tarder à massacrer l'ennemi, alors que les dieux combattaient en première ligne, et à s'associer à la victoire des dieux. 8 Enflammés par ces paroles, tous s'élancent à l'envi au combat. 9 Ils se rendirent compte eux-même aussitôt de la présence du dieu, car un morceau détaché de la montagne sous l'effet d'un tremblement de terre écrasa l'armée des Gaulois et les escadrons serrés mis en déroute se bousculaient non sans recevoir des blessures de l'ennemi22.
Débâcle des Gaulois 10 Puis, suivit une tempête qui emporta par la grêle et le froid ceux qui étaient diminués par leurs blessures. 11 Le chef lui-même, Brennos, s'acheva d'un coup de poignard, alors qu'il ne pouvait supporter la douleur de ses blessures.
12 L'autre chef23, après le châtiment des fauteurs de guerre, quitta la Grèce à marches forcées avec dix mille blessés. 13 Mais la fortune ne fut pas plus accommodante pour les fuyards, puisque les égarés ne passèrent aucune nuit sous un toit, aucune journée sans peines et sans dangers ; 14 des pluies continuelles, une neige solidifiée par le gel, la famine, l'épuisement et, en plus, le manque de sommeil qui est le plus grand des maux, anéantirent les malheureux restes de l'armée infortunée. 15 Les peuples et les peuplades qu'ils traversaient à la débandade leur donnaient la chasse comme à une proie.
16 Il arriva, de ce fait, qu'il n'y eut aucun survivant d'une si grande armée qui, peu de temps auparavant, méprisait même les dieux par confiance dans ses forces, même pour rappeler un si grand désastre24.
1 Antiochos Sôter (281-261) avait succédé à son père Séleucos Ier Nicator, assassiné (cf. supra 17,2).
2 En 280 a.C. Ptolémée Keraunos bat Antigone Gonatas et s'empare du royaume de Macédoine.
3 Roi de Sparte de 309/8 à 265/4 a.C.
4 La leçon des mss metus a posé aux éditeurs modernes un problème de compréhension : ainsi metus a été corrigé par Ruehl et Galdi de façon prosaïque en montes (ta\ mete/wra : les hauteurs), ce qui donne un tableau vraisemblable de la situation ; si on veut corriger le texte reçu, on pourrait aussi écrire nimbus. Seel, quant à lui, parle d'un poeticus fucus, attribuable à Justin. En fait, le metus dont il s'agit doit être compris comme le metus <Delphicus>, c'est-à dire la terreur sacrée que le dieu inspire à ceux qui viennent violer son domaine ; l'événement relaté ici par Justin amorce le développement des chapitres 6-8.
5 De fait, Aréos Ier se présente en monarque hellénistique : en 280, il frappe des tétradrachmes d'argent à son nom, portant au droit le type d'Alexandre en Hercule, au revers la statue de Zeus Olympien.
6 Cf. supra 17,2,15.
7 Cf. supra 17,2,6-8 et les n. ad loc. Les projets de Ptolémée sont présentés différemment au livre 17 et au livre 24 : Trogue Pompée suit deux sources différentes (Hieronymos de Cardia au livre 17 ?, Philarque au livre 24 ?), ce qui explique le doublet pour les événements et la divergence de points de vue.
8 Ancienne capitale de Cassandre, fondée en 316 a.C. sur l'emplacement de Potidée.
9 Il disparaît ensuite du récit de Justin, qui ne dit pas que Ptolémée II Philadelphe, son oncle, lui avait donné la ville de Telmesse en Lycie.
10 Elle s'en consola toutefois assez vite en épousant son frère germain Ptolémée II. Le couple royal fut divinisé de son vivant.
11 En 280 ou 279 a.C. Cf. Diodore, 22, 3-4.
12 Le Ver sacrum, une institution des anciens Sabins ; lors de catastrophes naturelles, ils vouaient au dieu Mars tout ce qui naîtrait au printemps suivants : le bétail était sacrifié, les enfants, devenus adultes, étaient envoyés fonder une cité, sous la conduite d'un animal totémique.
13 En 387/6, selon la chronologie suivie par Justin. Cf. supra, 6,6,5 et la n. ad loc.
14 Donc les Gaulois ne seraient pas des barbares ? Trogue Pompée, il est vrai, est "Gaulois".
15 Les Érynies de la mythologie grecque.
16 Entre la mort de Keraunos, en 280 ou 279, et le commandement de Sosthène ( 278/7), se placent les deux règnes, très brefs, de Méléagre, frère (Eusèbe 1.235 Schöne) ou oncle (Diodore, 22,4) de Keraunos, et d'Antipatros l'Étésien, un neveu de Cassandre
17 279 a.C.
18 Cf. Strabon, 4, 187. Ce Brennos, homonyme du vainqueur de Rome, aurait été le chef des Celtes Prauvsoi.
19 Le Parnasse culmine à 2459 m. ; l'altitude du temple d'Apollon est de 573 m.
20 populus = corps civique, comme au début du livre I.
21 Brennos veut dire que ce ne sont pas des statues constituées d'un bâti couvert de feuilles d'or, comme c'est le plus souvent le cas (statues chryséléphantines de Phidias).
22 Cf. Diodore, 22,9 ; Pausanias, 1,4 ; Polybe, 4,46.
23 Belgios.
24 Selon Diodore (22,9), 10 000 Gaulois furent tués à Delphes, et 20 000 blessés, accablés par la famine et le froid, furent achevés par Cichorios, le successeur de Brennos. Les dernières bandes furent anéanties par Antigone Gonatas (cf. infra 25,2).