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Marcus Junianus Justinus
Abrégé des Histoires Philippiques de Trogue Pompée.
texte établi et traduit par Marie-Pierre Arnaud-Lindet.

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Livre IV

La Sicile, Les merveilles de Sicile, 1,1—Les origines de la Sicile, 2,1—Les tyrans de Sicile, 2,3—Guerres des Carthaginois en Sicile, 2,6—Histoire des Réginates, 3,1—Expéditions athéniennes en Sicile, 3,4.


1 2 3 4 5

Les merveilles de Sicile 1,1 On dit que la Sicile était autrefois reliée à l'Italie par une gorge étroite et qu'elle en fut arrachée comme un membre de son corps par un assaut plus grand de la mer Supérieure1 qui est roulée là-bas par tout le poids des vagues. 2 Au reste, la terre elle-même est mince et fragile et elle est transpercée de cavernes et de fissures au point de s'ouvrir presque tout entière aux souffles des vents ; 3 et la structure naturelle du sol lui-même n'est pas sans engendrer et nourrir des feux : il est constitué à l'intérieur, dit-on, de couches de soufre et de bitume, 4 ce qui fait que, le vent luttant avec le feu à l'intérieur de la terre, le sol vomit en beaucoup d'endroits tantôt des flammes, tantôt de la vapeur, tantôt de la fumée. 5 De là vient, enfin, le brasier du mont Etna qui dure depuis tant de siècles, 6 et là où un vent plus âpre se coule au sol par les anfractuosités des cavernes, des masses de sable sont mises en mouvement. 7 Le cap le plus proche d'Italie est appelé le cap Rhégium du fait que les brisants s'appelle de ce nom en grec2. 8 Il n'est pas étonnant que ce lieu qui réunit tant de choses extraordinaires ait une antiquité riche de fables. 9 En premier, le fait qu'il n'y a nulle part ailleurs de détroit aussi torrentueux, au courant non pas seulement rapide, mais encore sauvage, et qui n'est pas redoutable seulement pour ceux qui s'y engagent, mais même pour ceux qui le contemplent de loin3. 10 De plus, les vagues qui courent à la rencontre l'une de l'autre mènent un tel combat que l'on peut voir les unes s'enfoncer en tourbillonnant4 dans les profondeurs comme si elles prenaient la fuite, les autres s'enlever dans l'air comme si elles étaient victorieuses ; on peut entendre, tantôt d'un côté le grondement du flot bouillonnant, tantôt, de l'autre, le gémissement du flot qui s'engloutit dans un gouffre. 11 Il s'y ajoute les feux voisins et sans trêve du mont Etna et des îles Éoliennes, comme si l'incendie se nourrissait dans les vagues elles-mêmes ; 12 un si grand feu, en effet, n'aurait pu autrement durer pendant tant de siècles dans des limites si étroites, s'il ne se nourrissait aussi d'aliments liquides5. 13 De là vient donc que les fables engendrèrent Scylla6 et Charybde7, de là, l'aboiement entendu, de là les apparitions du monstre auxquelles on croie, pendant que les navigateurs, terrifiés par les grands tourbillons de la mer en train de s'engloutir pensent qu'aboient les vagues qu'écrase le tourbillon du flot avide. 14 La même cause également rend éternels les feux du mont Etna, 15 car cette course des eaux entraîne avec elle au plus profond le souffle du vent capturé et l'y retient comprimé tellement longtemps que, s'étant diffusé à travers les anfractuosités de la terre, il incendie les aliments du feu8. 16 De plus, la proximité même de l'Italie et de la Sicile9, de plus l'altitude même des promontoires10, si semblable qu'elle provoque aujourd'hui autant d'admiration qu'elle inspirait de terreur aux Anciens qui croyaient que les navires étaient pris au piège et détruits par les promontoires, qui se rejoignaient puis se séparaient. 17 Et cela n'a pas été imaginé par les Anciens pour l'agrément de la fable, mais par la peur et l'étonnement des voyageurs. 18 Telle est en effet la nature du lieu pour ceux qui l'observent de loin que l'on pense à un golfe marin, non pas à un passage, quand on approche, on a l'impression que les promontoires qui auraient été joints auparavant, s'écartent et se disjoignent.

Les origines de la Sicile
2,1 La Sicile porta d'abord le nom de Trinacrie11, ensuite elle fut appelée Sicanie. 2 À l'origine, elle fut la patrie des Cyclopes12 ; après leur disparition, Cocalos13 s'empara du pouvoir royal sur l'île14.

Les tyrans de Sicile 3 Après que les cités eurent passé une par une au pouvoir de tyrans, dont aucune terre ne fut plus féconde, 4 l'un de ceux-ci, Anaxilaos15, rivalisa par sa justice avec la cruauté des autres ; sa modération produisit un fruit qui n'était pas sans importance. 5 De fait, alors qu'en mourant il avait laissé des fils en bas âge et confié leur tutelle à Micalos16, un esclave à la loyauté éprouvée, tous avaient tant d'amour pour sa mémoire qu'ils préférèrent obéir à un esclave plutôt qu'abandonner les fils du roi, et les notables de la cité, oublieux de leur dignité, souffrirent que la majesté du royaume fût confiée aux bons soins d'un esclave.

Guerres des Carthaginois en Sicile 6 Les Carthaginois aussi essayèrent de s'emparer du pouvoir en Sicile et il y eut une longue lutte contre les tyrans, la victoire se partageant entre les deux camps. 7 À la fin, ayant perdu leur général Hamilcar avec leur armée, ils se calmèrent, vaincus, pendant un certain temps17.

Histoire des Réginates
3,1 Dans l'intervalle, comme les Réginates étaient travaillés par la discorde et que, au cours du conflit, la cité s'était divisée en deux factions, des vétérans, appelés d'Himère en renfort par l'une des factions, après avoir chassé de la cité ceux contre qui on les avait implorés, puis massacré ceux pour qui ils étaient venus en renfort, s'emparèrent de la ville en même temps que des épouses et des enfants de leurs alliés, 2 ayant eu l'audace de commettre un forfait comparable à l'action d'aucun tyran, puisque il eut mieux valu pour les Réginates être vaincus que avoir vaincu. 3 En effet, soit qu'ils aient été esclaves de leurs vainqueurs à titre de prisonniers, soit qu'ils aient dû s'exiler après la perte de leur patrie, ils n'auraient cependant pas abandonné en butin à de très cruels tyrans leur patrie, avec leurs épouses et leurs enfants, après avoir été égorgés entre leurs autels et leurs lares familiaux18.

Expéditions athéniennes en Sicile 4 Quant aux Cataniates, alors qu'ils subissaient les durs Syracusains, n'ayant pas confiance dans leurs forces, ils demandèrent de l'aide aux Athéniens, 5 qui, soit par passion d'étendre leur empire, du fait qu'ils s'étaient emparé entièrement de la Grèce et de l'Asie, soit par peur d'une flotte récemment créée de même par les Syracusains, afin que ces forces ne s'ajoutent pas à celles des Lacédémoniens, envoyèrent en Sicile le général Lamponios19 avec une flotte, sous prétexte de porter secours aux Cataniates, afin d'essayer de s'emparer de l'empire de Sicile. 6 Et puisque les premiers débuts avaient été heureux et les ennemis taillés en pièces de façon répétée, ils se dirigèrent à nouveau vers la Sicile avec une flotte plus importante et une armée plus forte, commandées par Lachès et Chariadès20 ; 7 mais les Cataniates firent la paix avec les Syracusains après avoir renvoyé les renforts athéniens, soit par peur des Athéniens, soit par lassitude de la guerre21.

4,1 Puis, un certain temps s'étant écoulé, comme les Syracusains n'observaient pas loyalement la paix, ils envoient à nouveau à Athènes des ambassadeurs qui se présentent honteux devant l'assemblée, en haillons, les cheveux et la barbe en désordre et ayant assumé la tenue complète du deuil propre à émouvoir la compassion; 2 les larmes s'ajoutent aux prières et, à genoux, ils émeuvent le peuple compatissant à tel point que les Athéniens condamnent les généraux qui avaient ramené les renforts de chez les Cataniates22.

3 La formation d'une flotte immense est donc décrétée ; le commandement en est donné à Nicias, Alcibiade et Lamachos23 et on se dirige vers la Sicile avec des forces si grandes qu'elles étaient un objet de terreur pour ceux mêmes auxquels les renforts étaient envoyés. 4 Peu de temps après, Alcibiade ayant été rappelé pour être mis en accusation24, Nicias et Lamachos livrent avec succès deux batailles sur terre ; 5 ensuite, ayant entouré les ennemis de fortifications, ils coupent également le ravitaillement par mer à ceux qui étaient enfermés dans la ville25. 6 Découragés par ces événements, les Syracusains demandent des troupes en renfort aux Lacédémoniens. 7 Ces derniers envoient Gylippos, seul, mais qui avait la valeur de toutes les troupes de renfort. 8 Ce dernier, qui avait appris en chemin la tournure fâcheuse que prenait la guerre, occupe des positions stratégiques avec les troupes qu'il a levées en partie en Grèce, en partie en Sicile26. 9 Ensuite, il est vaincu au cours de deux batailles, dans une troisième rencontre, après la mort de Lamachos27, il contraignit ses ennemis à la fuite et libéra ses alliés du siège. 10 Mais comme les Athéniens étaient passés de la guerre sur terre à la guerre sur mer, Gylippos réclama à Lacédémone une flotte avec des renforts. 11 L'ayant appris, les Athéniens, quant à eux, envoient pour remplacer le général perdu, Démosthène et Eurymédon avec un supplément de troupes28. 12 Les Péloponnésiens, pour leur part, envoyèrent d'immenses renforts aux Syracusains, en vertu d'un décret commun des cités, et comme si la guerre qui avait lieu en Grèce avait été transférée en Sicile, on combattait de part et d'autre avec les plus grandes forces.

5,1 Or, à la première rencontre de la guerre navale, les Athéniens sont vaincus ; ils perdent aussi leur camp avec tout l'argent qui y était, tant public que privé. 2 En plus de ces malheurs, comme ils avaient été aussi vaincus en combat sur terre, alors Démosthène conseilla de quitter la Sicile tant que la situation, bien que compromise, n'était pas encore désespérée : 3 il ne fallait pas poursuivre davantage une guerre mal inaugurée ; il y avait chez eux des guerres plus importantes et peut-être plus malchanceuses pour lesquelles il importait de réserver tout ce que la ville avait sur le pied de guerre. 4 Nicias insiste pour rester, soit par honte de sa défaite, soit par peur de détruire l'espoir de ses concitoyens, soit sous l'impulsion du destin.

5 On recommence donc la guerre navale et les esprits passent de la tourmente de l'infortune antérieure à l'espoir de la lutte ; 6 mais ils sont facilement vaincus à cause de l'incompétence des généraux qui attaquèrent les Syracusains dans une situation protégée à l'intérieur des détroits maritimes. 7 Eurymédon29 <...>. Le général qui combattait courageusement en première ligne, tombe le premier ; les trente navires qu'il commandait sont incendiés30. 8 Démosthène et Nicias, vaincus également eux-mêmes, débarquent l'armée sur la terre ferme, pensant la fuite par voie de terre plus sûre. 9 Gylippos s'empara de cent trente navires qu'ils avaient abandonnés.

Ensuite, il les poursuit eux-mêmes ; il fait prisonnier les fuyards, ou les massacre. 10 Démosthène, après avoir perdu son armée, se libère de la captivité en se donnant la mort avec son épée ; quant à Nicias, l'exemple de Démosthène ne l'avertit même pas de disposer de lui-même : il augmenta le désastre des siens par la honte de sa captivité.


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1 C'est à dire l'Adriatique et la mer Ionienne

2 Rapprochement pseudo étymologique avec le verbe r(h/gnumi, je brise : aor.2 e)rra/ghn, d'où r(h=gma, fracture, et r(hgmi/n, brisant.

3 De fait, les courants de marée sont très importants dans le détroit de Messine à cause de la différence des heures de marée entre la mer Tyrrhénienne et la mer Ionienne.

4 Cf.
Virgile, Aen. 3, 420-423, dont le souvenir a amené la faute de t, une glose, uergilius, passée dans le texte, entraînant la suppression de uerticibus, considéré comme un doublet.

5 On trouve une explication à peu près semblable dans Aristote (Met. 2,8).

6 Fille de la nymphe Cratéide, dotée de six bouches et de douze pieds, elle habite une caverne de la côte de Calabre.

7 Monstre de Sicile, fille de La Terre et de Poseidon, Charybde avale trois fois par jour la mer et tout ce qu'elle contient puis recrache le tout.

8 Le jeu des quatre éléments : la terre, l'air, l'eau et le feu, est donc à l'origine de ces phénomènes spectaculaires dont les Anciens donnaient des explications surnaturelles.

9 Le détroit de Messine mesure 42 km de long et 3 à 18 km de large.

10 À la pointe nord-est de la Sicile se trouvent les monts Péloritains qui ont environ 1200 m d'altitude ; du côté du continent, les chaînes côtières de Calabre culminent à un peu moins de 2000 m.

11 L'île est appelée qrinaki/h par Homère (Od.,
11, 107; 12, 127...) ; le nom est modifiée en Trinakri/a à l'époque classique, par suite d'une fausse étymologie : aux trois sommets.

12 Les Cyclopes et les Lestrygons selon Thucydide (
6,2), dans son récit des origines de la Sicile, amené par l'expédition athénienne. Thucydide est la source de la source de Trogue Pompée plutôt que sa source directe.

13 Roi mythique de Kamikos (Agrigente).

14 Trogue Pompée devait parler ici de la fondation des colonies grecques de Sicile ; Justin a sauté tout ce qui correspond à la période archaïque et il reprend son récit au début du Ve s.

15 Tyran de Rhégium et de Zancle (494-476/5), d'origine messénienne : il installe les Messéniens chassés par les Spartiates (490 a.C.) à Zancle qui prend le nom de Messène.

16 L'homme de confiance d'Anaxilaos  est appelé aussi Mikuthos (
Diodore, 11,48,2) ;  il fut tyran de 476/5 à 467 a.C.

17 Hamilcar, fils de Magon, fut écrasé en 480 a.C., à Himère, par Gélon, tyran de Syracuse, et pendant deux générations les Carthaginois et les cités de Sicile restèrent en paix. En 409 Himère est prise et rasée par les Carthaginois.

18 Cette anecdote n'est pas autrement connue.

19 Cette première expédition athénienne en Sicile n'est pas autrement connue.

20 Lacès, fils de Mélanopos et Charoiadès, fils d'Euphilétos selon Thucydide (
3,86,1). G. de Sanctis (Ricerche..., p. 30) tire argument de la déformation chez Justin du nom du second stratège pour démontrer que Trogue-Pompée utilise ici Éphore comme source ; quant à Éphore, sa source pour l'expédition de Sicile serait sicilienne et identifiable avec Philistos, qui n'aurait pas été en mesure de vérifier le nom exact du stratège. Selon Busolt, Trogue Pompée a suivi Éphore, mais en utilisant également Timée. Diodore (12,54,4) nomme aussi le stratège Chariadès : il aurait utilisé ici la même source que Trogue Pompée.

21 Expédition de 427-423 a.C. (cf. Thucydide). Ce sont Leontinoi et les cités chalcidiennes de Sicile, dont Catane, qui avaient fait appel aux Athéniens contre les Syracusains.

22 En fait, la condamnation de Lachès et de Chariadès eut lieu dès leur retour de Sicile.

23 Expédition de 415 a.C. La flotte athénienne comptait plus de deux cent cinquante navires.

24 À la suite du double scandale des Hermocopides et de la profanation des Mystères d'Éleusis, une procédure d'eisangelia avait été décrétée contre Alcibiade. Le stratège quitta son navire pendant une escale à Thurioi, se réfugia d'abord en Élide, puis gagna Sparte; cf.
infra, 5,1,1-4 et les notes ad loc.

25 Printemps 414 a.C.

26 Gylippos débarqua à Himère et rejoignit Syracuse par voie de terre.

27 Lamachos avait été tué avant l'arrivée de Gylippos en Sicile; la rédaction de Justin est ambiguë ou erronée.

28 En déc. 414 a.C. les Athéniens envoyèrent de l'argent et dix trières sous le commandement d'Eurymédon, puis, au printemps 413, soixante-cinq navires commandées par Démosthène.

29 Les éditeurs, anciens comme récents, corrigent ici le texte des mss et écrivent Eurymédon, mais je préfére garder la leçon transmise par la tradition manuscrite et indiquer une lacune. Je pense que Justin a opéré, une fois encore, une coupe claire dans le texte de Trogue Pompée qui parlait sans doute ici des exploits d'un certain Eurylochos, qui n'est pas autrement connu, avant de raconter la fin de l'amiral Eurymédon ; l'abréviateur a sauté d'Eurylochus à Eurymédon, abusé par la ressemblance des noms. Cependant, il est aussi possible qu'il y ait eut un lapsus de Trogue Pompée ou de Justin, amené par le fait que l'Eurylochos historique était un général spartiate, tué en bataille rangée par le stratège Démosthène, alors au début de sa carrière (cf.
Thucydide, 3,100-109).

30 Fin août 413, à l'intérieur du Grand Port de Syracuse.


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